La poussée d’Archimède

Tout corps plongé dans un fluide au repos, entièrement mouillé par celui-ci ou traversant sa surface libre, subit une force verticale, dirigée de bas en haut et opposée au poids du volume de fluide déplacé ; cette force est appelée poussée d’Archimède.

Sentant soudain les larmes monter, je blâme la luminosité de mon écran. «  Quelle journée de merde !  » Elle promène son souffle le long de ma nuque et y dépose nonchalamment « On a que ce qu’on mérite non ? ». La petite pique habituelle vient de nouveau se planter à la base de mon crâne. Elle est là bien logée, à sa place, écarlate. Elle pousse un petit rire qui semble tourner la pointe acérée comme un thermostat faisant bouillonner mon sang.

Je détourne mon regard de l’écran et abandonne le curseur qui clignote insolemment dans le petit espace de parole qui m’était réservé. Je sens bien que ces quelques pixels allant et venant essaient de me dire « Allez, vite ! Réponds ! Fais volte face ! ». Leur voix est en complet décalage avec le drame qui je vis, ils semblent chantonner à l’unisson pendant que j’assiste impuissante au spectacle de mon corps qui se déchire en deux. Je peux entendre mes os céder comme du pain encore un peu chaud dont on tire un morceau à la hâte pour en voler la saveur de la mie qui s’accroche à la croûte. Pendant que je m’étiole, mon cerveau, dont les deux hémisphères d’habitude si ennemis ont décidé d’être à présent plus unis que jamais, projète quelque part entre ma rétine et le peu d’espace qui m’entoure dans ce bureau sordide, les images de tant et trop d’épisodes de rejet.

Alors que je crois que je vais m’effondrer sous la pression de la culpabilité quasi-infantile, le brouhaha de mon enveloppe et le stromboscope des photos abjectes de mon orgueil violé s’harmonisent tout à coup jusqu’à donner une mélodie qui attire mon oreille et se diffuse jusqu’à mes extrémités, mettant mon corps en action vers un horizon dont j’avais oublié jusqu’à l’existence. Le désespoir me fait nager péniblement jusqu’au chant de cette sirène. Me trainant parmi les bribes de mon être à présent défiguré, je perçois soudain plus distinctement les paroles et les danses qui se dessinent en moi.

Devant moi, en moi, derrière moi, se joue la plus ancienne de mes comédies, la plus vieilles de toutes mes peurs : mon abandon. Des paroles que j’avais pris soin d’inhumer bien profond profitent de mon séisme intérieur pour ressurgir et gravent douloureusement  les mots « Seule, tu finiras seule. » en mon sein. Pour compléter la sentence, elle s’enroule autour de moi et ajoute « Si tu te crois entourée ici et maintenant, ouvre bien les yeux car tu es seule, tu es née ainsi et si tu trompes ton ennui et ta peur comme tu le peux, tu ne fais que reculer l’échéance d’une réalité que tu es trop faible pour affronter mais aussi trop faible pour fuir toute ta vie : tu es condamnée à être seule. » Je secoue la tête, me débats, tente de respirer et, quand enfin le silence semble reprendre sa place, elle pose sur mon épaule sa main glacée et sans pesanteur : « Tu ne compte pas, ça te semble triste mais c’est juste dû au fait que tu te donnes trop d’importance. Cette importance c’est le poids que tu déposes sur les épaules des autres, c’est aussi le poids que tu accroches à ta propre cheville, c’est le poids qui te fait couler dans le puits sans fond de ton ego. Admets que tu ne pèses finalement pas plus lourd que moi et je me ferai gré d’effacer ces joues devenues trop lourdes à porter pour toi. » Me laissant pénétrer de son idée, je baisse les yeux pendant que sa main passe sereinement à travers mon épaule, traverse mon cœur sans rencontrer de résistance et caresse paiblement mes entrailles de son fil. Quand enfin je trouve la force de relever la tête pour plonger mon regard dans le sien, je peux sentir un sourire sur sa bouche sans expression. Ce qui devrait m’effrayer, m’apparait soudain comme une évidence, une réalité qui n’attendait plus moi. Alors j’esquisse un mouvement d’acquiescement de ma tête toute vide. Ce soir Cheek Fille a sombré. Seek Kid a fait son ascension.

24. novembre 2013 par Cheek fille
Catégories: Cheek Mood, The D words (doodle, drawing, design, etc.) | Laisser un commentaire

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